Estèla Alliaud & Claire Chesnier – Une réserve de nuit

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1er février – 7 mars 2019

Vernissage le jeudi 31 janvier à 18h

Respectivement sculpteur et peintre, Estèla Alliaud et Claire Chesnier souhaitent faire de cette exposition le lieu d’une rencontre des regards considérant le temps qui se dépose avec lui. Leurs œuvres silencieuses et puissamment arrimées à la présence, seule, nue, sans anecdote, dialoguent naturellement de tensions douces en chocs arides. « Réserve de nuit », titre emprunté au poète Philippe Jaccottet, dit le lien ténu mais éprouvé dans la résistance, d’œuvres pleines de l’épaisseur de l’air, de gestes qui sombrent, d’appels clairs.

Estèla Aillaud : S’il est toujours difficile de se souvenir le moment précis où une relation a pris une nouvelle tournure, je crois que nos échanges se sont chargés d’une nouvelle densité le jour où nous nous sommes trouvées cette bibliothèque commune. Un ensemble de livres auxquels nous portions le même attachement. Je crois me souvenir qu’il faisait nuit et que c’était devant un café. 

J’évoque la nuit parce que le rapport à la lumière traverse nos préoccupations à chacune, sa présence comme son absence. C’est pourquoi, je crois, emprunter un fragment à une de nos lectures communes (Philippe Jaccottet), comme titre de cette exposition nous est apparu comme une évidence. Je me souviens que nous nous sommes demandées si dire la lumière ce n’était pas oublier la nuit mais dans cette hésitation elle trouve sa place, je crois, comme dans nos travaux à toutes les deux. Je crois que ce qui est intéressant c’est justement ce moment où le regard hésite entre la nuit et le jour, l’ombre ou la lumière, c’est justement dans ces incertitudes visuelles que tout semble possible. 

Tout à l’heure tu m’évoquais ces rapprochements en gestes et en matière ?

Claire Chesnier : Oui, les gestes pour étendre sont aussi ceux de la nuit. Ils cherchent à taire tout en faisant la lumière. Une histoire de nuit qui se dépose sans faire le noir. La matière se définit mal, elle tangue avec l’incertitude du regard qui glisse d’une incandescence à un « socle de brume ». La coïncidence de ces écrits qui nous lient fonde un rien, un très peu, presque faible. Pas le hasard, mais un simple compagnonnage. C’est pourtant un commencement. Une certaine conscience du pas, de la main qui pose le blanc, le bois, le métal et l’encre. Un certain balancement du cœur aussi, au ras de terre. C’est un peu comme si le bougé des couleurs trouvait son reflet sans image dans la compacité d’un blanc de plâtre qui n’a rien de l’oubli, qui marque le lieu et la rencontre. 

Le blanc habiterait-il pour toi une « réserve de nuit » ?

E.A. : J’aime bien l’idée que tu me poses cette question tout en sachant que rédiger sa réponse blanchira ma nuit. 

Il y a toutes sortes de blancs et si le blanc peut dire la lumière, il peut tout aussi bien dire la nuit. C’est justement toute la question de la sculpture : comment l’ombre et la lumière cohabitent ou se frictionnent pour donner forme au volume.

C’est ce qui m’intéresse dans l’utilisation du plâtre comme matière première : réduire la palette au minimum, une seule teinte de départ : le blanc, mais dont les nuances vont être données par les creux et les aspérités de la forme. Il s’agit de parler des variations de teintes de façon très resserrée.

Je suis très heureuse que pour cette exposition nos travaux entrent en résonnance car, justement, nous abordons la couleur de façon très différente. J’aimerai que tu évoques ton rapport à la réserve, celle du papier, là où la couleur ne va pas ou bien a contrario là où la couleur déborde. J’ai pensé à cela en voyant à l’atelier tes peintures récentes, au mur. Je me souviens m’être approchée pour lire les bords de ta peinture, voir où le support s’arrêtait, alors que sur certaines de tes productions plus antérieures, toute la liquidité de l‘encre est contenue à l’intérieur du format, entourée du blanc du papier, un geste du bord qui dessine une forme.

C.C. : Ton blanc reçoit l’ombre. Il est cette modulation fine qui révèle l’espace qu’il habite. Le blanc de mon papier est un excès. Qu’il soit rendu visible comme dans les précédents travaux par une couleur, retenue en ses bords, ou qu’elle soit seulement perceptible du dessous de voiles d’encre, elle est ce qui déborde. Les peintures ici mises en regard avec tes sculptures sont des plein ciels. Avec elles, j’accepte le débord (lumière excessive, matière excentrique et geste de débordement). Avec lui, le vertige. Je n’ai plus de repère, presque plus de composition, de dessin. La réserve de blanc est à demeure de la couleur, pans de transparence. L’épousage du papier à l’encre est ce qui retient l’opacité dans le clair, réserve l’ombre aux transparences du sombre.

Peut-être cette rencontre de nos nuits peut-elle être le lieu d’une infusion de ton blanc dans mes couleurs et que les couleurs renvoient leur reflet sans sujet dans le ramassé de tes blocs de gestes et de temps. 

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Estèla Alliaud et Claire Chesnier, nées toutes deux en 1986 (France), vivent et travaillent à Paris. Leurs œuvres sont régulièrement exposées en France et à l’étranger et visibles dans plusieurs collections publiques et privées. 

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www.estela-alliaud.com 

www.clairechesnier.com